Portrait de Nelly, sage-femme pendant 35 ans. “Le deuil périnatal, il faut lui donner une existence”.
Nelly Fournier a exercé le métier de sage-femme pendant plus de 35 ans. Elle a commencé dans une petite maternité de Lormont qui accompagnait 300 accouchements par an, avant de rejoindre Bordeaux Nord — un choc, dit-elle, en passant à 2 500 naissances. Depuis 2002 jusqu'à sa retraite, elle a exercé à la maternité Bagatelle, à Talence. Tout au long de sa carrière elle a accompagné des parents confrontés au deuil périnatal — souvent sans formation, toujours avec ce qu'elle était. Elle nous parle aujourd'hui, pour la première fois, de ce que ces années lui ont appris sur la vie, la mort, et le soin.
Vous souvenez-vous de la première fois où vous avez été confrontée au deuil périnatal dans votre carrière ?
Oui. La première fois, c'était pendant mes études. J'avais moins de 20 ans, je découvrais le métier, et j'ai découvert que ce n'était pas toujours un moment de bonheur qu'on vivait dans les salles d'accouchement. Je me suis questionnée sur l'accompagnement que j'ai offert à cette patiente, parce que j'étais, je crois, aussi choquée qu'elle. Ce sont des moments qui appellent à la réflexion et qui, peut-être, font qu'on devient différent. J'étais complètement déstabilisée.
Quand vous étiez en formation de sage-femme, est-ce que le deuil périnatal était abordé — et si oui, comment ?
Franchement, je ne me souviens pas d'avoir eu un cours là-dessus. La première formation que j'ai reçue sur l'accompagnement du deuil périnatal, c'est à la fin de ma carrière. On a fait un tour de table, et je me souviens d'avoir dit : "Je suis sage-femme depuis 35 ans et c'est la première formation que je fais sur le deuil périnatal." Vous voyez que c'est quelque chose avec lequel on devait se débrouiller. Cela dit, j'avais lu des livres sur le sujet. Et puis je crois qu'on fait avec ce qu'on est. Je ne sais pas si cette formation a changé quelque chose pour moi — c'était un peu tard. Je me suis dit que ça correspondait à ce qu'on faisait déjà, parce qu'on avait puisé à l'intérieur de nous.
Est-ce qu'il y a un accouchement qui vous a profondément marquée, et que vous portez encore ?
Oui, il y en a plusieurs. Pour moi, il y a une différence entre quelque chose qui survient brutalement au cours du travail et une interruption médicale de grossesse — ce sont deux situations différentes.
Je me souviens très bien d'une maman. Je revois encore son visage, je pourrais dire son nom, relater moment par moment comment ça s'est passé. La façon dont je l'ai vécu, la façon dont elle l'a vécu, et la façon dont ça a été traité — médicalement et humainement. Moi, je n'étais pas d'accord. Je considère même qu'on m'a empêchée d'accompagner cette mère comme je le souhaitais. Ça a guidé la façon dont je me suis comportée après, en essayant d'imposer certaines convictions pour aider les patientes.
Cette patiente, à terme, est arrivée en consultation en me disant : "J'ai une contraction qui ne s'arrête pas." Ça m'a mis la puce à l'oreille, car c'est immédiatement pathologique. Son enfant était décédé, alors que quinze minutes avant il bougeait encore dans son ventre. Il a fallu décider d'une césarienne car la mère risquait sa vie. Le médecin a décidé de ne pas lui montrer son enfant. Moi, j'ai tout de suite dit : "Non, il faut qu'elle le voie, qu'elle le touche."
C'était il y a environ 25 ans. J'ai été traumatisée par ça. J'étais maman à cette époque et je n'ai jamais compris. Cette femme n'aura jamais vu son enfant. Elle ne l'a pas touché. On l'a convaincue qu'il ne fallait pas, alors que même sa famille est venue voir l'enfant. On lui a dit d'emblée qu'il ne fallait pas qu'elle le voie, et elle s'est laissée faire. Il fallait au moins lui laisser le choix.
Ça m'a déterminée à être davantage dans la communication et l'échange, à savoir comment lancer des perches et attendre que les patientes se positionnent, réfléchissent. Il faut leur laisser un moment. Ce sont des moments parfois brutaux — on est dans une sidération complète, dans l'incompréhension. Il faut laisser des portes ouvertes. Il est hors de question d'imposer quoi que ce soit, mais laisser la possibilité, la réflexion, le temps. C'est notre rôle de proposer, de suggérer des rituels, des petites choses qui font que ce bébé, il était là, et il a compté.
Qu'est-ce que vous faisiez, concrètement, pour accompagner les parents ?
C'est un peu différent selon le terme — pour un bébé qui n'est pas proche du terme, on leur explique à quoi il ressemblera, parce qu'un bébé à quatre ou cinq mois de grossesse n'aura pas le même aspect qu'à terme. On leur explique qu'il va être rouge par exemple. Ensuite on leur suggère de faire du peau-à-peau, de le prendre, de le regarder, de le toucher.
On suggère aussi de les habiller, laisser un doudou, laisser un dessin d'un autre enfant. Systématiquement, on fait des photos. Parfois les vêtements n'étaient pas prévus — on en avait, et on leur faisait choisir. Ce sont de petites choses qui laissent des traces pour les parents. Et puis les écouter. Parfois il y a des refus, et il faut les respecter — il est hors de question d'imposer quoi que ce soit. Ça m'est arrivé d'avoir un couple qui n'avait pas souhaité voir son enfant après l'accouchement. En pleine nuit, ils appellent et me disent : "Finalement, on veut le voir." Je suis allée chercher leur bébé pour qu'ils passent du temps avec lui, pour qu'ils puissent lui parler.
L'IMG est différente d'un événement brutal parce qu'elle est anticipée. Quand il y a une malformation physique, montrer le bébé aux parents peut tout changer. On pourrait dire "ne leur montrez pas, c'est affreux" — mais en fait on les rassure. Je me rappelle d'un couple qui s'est regardé et qui a dit : "Tu vois, on ne s'est pas trompé." On sent que quelque chose se dépose — ils se disent qu'ils n'ont pas pris la mauvaise décision. Il y a tellement de culpabilité.
Est-ce qu'il y a des gestes, des mots, ou au contraire des silences, qui vous semblent aujourd'hui avoir vraiment compté pour ces femmes ?
Je me rappelle d'un jeune couple qui venait de faire une IMG, en tout début de grossesse. Ils avaient moins de 20 ans, c'était une grossesse surprise. Je les accompagne, ils voient leur bébé, lui disent au revoir. Et quand je l'ai préparée pour remonter en chambre, la jeune femme me dit : "Madame, est-ce que je peux vous embrasser ?" Je lui réponds : "Oui, bien sûr." Elle m'embrasse, me serre contre elle et me dit : "Merci. Vous nous avez respectés. On nous a toujours dit qu'on était trop jeunes, et vous, vous nous avez pris comme des parents." Ce sont des moments qui laissent une trace.
Il y a aussi des patientes qui appellent la nuit parce qu'elles ont besoin de voir quelqu'un — juste pour parler, ou passer un moment en silence. Vous restez avec elles, vous leur touchez la main. Ce sont des choses simples. On n'a pas forcément besoin de mots.
Après des situations comme celles-là, on nous laisse souvent un petit mot. J'ai des mots de patientes qui sont désarmants de sincérité, qui nous remercient d'avoir été présentes, d'avoir écouté. Finalement, je me souviens beaucoup plus de ces patientes-là que d'accouchements ordinaires où l'on est ému avec les parents et puis ça passe. Ces situations-là laissent bien plus de traces.
Est-ce qu'il y a une phrase qu'on dit souvent aux parents en deuil et qui vous a toujours semblé maladroite ou fausse ?
Des maladresses, il y en a toujours. Ce sont des détails, mais parfois une maman qui a perdu son bébé est remontée dans une chambre où il y a un berceau — c'est terrible. On essaie toujours de trouver une chambre à l'écart, pour ne pas trop entendre les pleurs des autres bébés. Quand on est un professionnel rodé, ce sont des choses auxquelles on fait attention. Mais quand il y a du personnel remplaçant qui ne le sait pas, la maladresse arrive.
J'ai été choquée au moins deux fois par des réactions venant de la famille. Je passe dans la chambre d'une patiente le soir, elle se met à pleurer tout à coup et se confie : "Si vous saviez ce que mon beau-père m'a dit : ne pleure pas, il y a des choses plus graves dans la vie." Là on est dans une incompréhension totale. Je me souviens d'avoir passé beaucoup de temps avec elle ce soir-là.
Je me rappelle aussi d'une pédiatre qui accompagnait sa fille et son gendre pour une IMG. Elle était venue avec moi pendant que je préparais le bébé avant de le présenter à ses parents. Elle m'a dit : "Vous allez leur donner ? Moi je ne veux pas qu'ils s'y attachent." Je lui ai répondu : "Mais madame, ils y sont attachés depuis longtemps déjà."
Qu'est-ce que ces années vous ont appris sur le deuil que vous n'auriez pas pu apprendre autrement ?
Le deuil, c'est intime — chacun le vit différemment. L'expression "faire son deuil", je crois qu'il faut la rayer définitivement. Ça n'existe pas. Comme si à un moment donné c'était fini ? Non, ça évolue. On peut toujours trouver quelqu'un qui va vous tenir la main, vous aider, mais c'est un chemin personnel et presque solitaire. C'est parfois la difficulté, dans un couple, quand on perd un enfant : ce n'est pas d'aller au même rythme, mais de se comprendre et de communiquer. Le deuil, on le découvre malheureusement quand on le vit. L'anticiper, c'est impossible.
Les fausses couches, on n'en parlait pas du tout. Peut-être un peu plus maintenant. Et l'entourage qui dit "tu en feras un autre"... Oui, un jour. Mais il faut vivre les choses, il y a un rythme, un temps pour tout. J'ai l'impression qu'à un moment l'entourage se dit : "Il faudrait qu'elle passe à autre chose." Attendez. Ça ne se fait pas tout seul.
Comment fait-on pour être pleinement présente pour quelqu'un dans un événement dramatique, sans s'effondrer soi-même ?
Très honnêtement, je ne sais pas. On fait avec ce qu'on est. Je ne suis pas sûre que tout le monde soit capable de vivre ce qu'on peut vivre dans ces situations. Le plus difficile, c'est le grand écart : on peut avoir deux patientes à suivre en même temps — pour l'une c'est le drame, pour l'autre c'est la joie. On joue un numéro de funambule, c'est épuisant. À la fin de ces journées-là, on est vidées. On est schizophrènes dans ces situations et en même temps, c'est finalement être près des gens, être à l'écoute. Je ne sais même pas d'où on tire cette faculté de se cliver comme ça. On ne se pose pas la question — on fait. Moi, toutes les émotions que je ressens, je les vis à posteriori.
Je me souviens d'une patiente, lors de notre tour du soir. Je finissais toujours par les mamans qui avaient eu un accouchement compliqué ou vécu un drame. Je ne mettais pas la sonnette, pour ne pas être dérangée et que la patiente sente que je devais partir voir quelqu'un d'autre. Cette patiente était très affectée, très triste. On a parlé de plein de choses. Elle était turque, elle m'a parlé de son pays, partagé des anecdotes. Ma collègue est venue me chercher, se demandant qui riait comme ça dans la chambre. La patiente m'a dit : "Ça m'a tellement fait du bien de parler avec vous, de parler de bons souvenirs." Elle venait de vivre une IMG, avec le poids de la religion, un peu contre l'avis de tous. Je la revois encore s'animer. C'était un moment de grâce. La direction nous dit parfois : "Mais qu'est-ce que vous faites dans les chambres ?" Eh bien, on parle. On s'occupe des patientes. On n'entre pas dans les chambres avec un chronomètre.
Certaines jeunes sage-femmes ont beaucoup de mal à vivre ces situations. Je me suis toujours proposée de les remplacer parce que ça me tenait à cœur et que je sentais que j'en étais capable. Pour moi, c'était important. Mais il faut aussi laisser les jeunes s'en occuper, avec nous à côté — c'est comme ça qu'elles apprennent. C'est à nous, les aînées, de donner des astuces, d'aider les plus jeunes à affronter ces moments. Au début, on se sent en devoir d'être à la hauteur. Ce n'est pas facile.
Est-ce que vous avez vous-même été accompagnée ou soutenue après des situations difficiles, ou est-ce que les soignants gèrent ça seuls ?
Il y avait une psychologue destinée au personnel, à qui on pouvait parler — et puis son poste a été supprimé. Dans le service, il y avait aussi deux psychologues qui s'occupaient des patientes. On pouvait échanger avec elles, c'était informel, mais c'était important pour nous. Autrement, le personnel, il faut qu'il avance. On ne s'occupe pas beaucoup de nous.
Je suis à la retraite et je vois encore de jeunes collègues. Je leur dis : "Quand je me retourne, je me dis que ma vie professionnelle a eu un sens." Parfois elles sont fatiguées, les conditions de travail ne s'améliorent pas. Et je leur dis : "Ce n'est pas rien, ce que vous faites." C'est ça, notre reconnaissance. Les patientes le ressentent.
Avec le recul, est-ce que vous estimez que les sage-femmes sont suffisamment formées pour accompagner le deuil périnatal — ou est-ce qu'on leur demande quelque chose pour lequel elles ne sont pas préparées ?
J'ai du mal à répondre parce que je ne sais pas si c'est davantage évoqué aujourd'hui dans les études. Sur les dernières années, des formations nous ont été proposées — mais elles ne sont pas obligatoires, et il n'y a pas de place pour tout le monde.
Nos formations de sage-femme étaient axées sur les connaissances pures. Médicalement, je ne me suis jamais sentie dépassée. Sur le côté humain, j'ai appris tout le temps. L'expérience ne peut pas être remplacée.
Les jeunes sage-femmes qui arrivaient dans le service découvraient les rituels qu'on avait mis en place — mais elles découvraient vraiment, sur le tas. Il y a beaucoup de différences entre les établissements. À Bagatelle, j'ai découvert les IMG — ça permet de comprendre beaucoup de choses, de vivre des situations très différentes.
Y a-t-il des choses que vous auriez aimé faire différemment ?
Quand on est jeune et qu'on n'a pas encore envisagé d'avoir un enfant soi-même, comment savoir comment se comporter ? Quelles sont les conséquences ? Ce que ces patientes, ces couples vivent vraiment ? Finalement, je n'aurais pas fait grand-chose de différent. Chaque situation m'a appris quelque chose. Chaque femme m'a appris quelque chose.
Si vous pouviez dire une chose aux parents qui vivent un deuil périnatal aujourd'hui qu'est-ce que ça serait ?
Quand on fait le deuil de quelqu'un qu'on a connu, on a des souvenirs — on se les remémore, et ça nous nourrit. Avec le deuil périnatal c'est différent, il faut lui donner une existence.
Je leur dirais : gardez une vraie place pour cet enfant. Pendant la grossesse, vous l'avez imaginé, vous l'aimiez déjà, vous avez projeté plein de choses. Il ne s'agit pas de garder des choses pour rappeler le moment tragique, mais de rappeler que cet enfant a existé et qu'il a compté dans votre trajectoire de vie.
C'est notre chemin. Il faut voir où il nous mène — et lui laisser une place.
Un immense merci à Nelly, pour son temps, son témoignage et toutes les émotions que nous avons partagées pendant cet entretien. Marion