Aurore Sciacca, accompagner et célébrer le deuil & les rituels pour traverser la perte

Quand on perd un enfant, il y a les premiers jours. Les décisions auxquelles personne n'était préparé. Les obsèques, lorsqu'elles ont lieu. Puis vient souvent un autre temps : celui où le monde reprend son cours, alors que l’amour et l’absence restent présents. Aurore Sciacca a fondé Attraversiamo pour être présente dans ces deux temps : celui de la cérémonie, et celui qui s'étend bien au-delà. Elle nous parle de son parcours, de ce que recouvre concrètement son activité, et de la place que les rituels peuvent tenir dans le deuil, sans solennité forcée, sans obligation.

De l'animation socio-culturelle aux métiers du deuil

Avant de devenir célébrante funéraire laïque, Aurore Sciacca a passé une dizaine d'années dans l'animation socio-culturelle. Elle y a organisé des événements culturels, animé des espaces de parole, travaillé avec des publics de tous âges. C'est dans ces années-là qu'elle a commencé à mesurer le poids du tabou autour de la mort et du deuil.

“En discutant avec des publics de tous les âges, un des sujets qui revenait de manière récurrente, c'était le deuil. Mais encore une fois, la douleur n'était pas seulement liée à la perte, mais aussi au tabou, à l'impossibilité, réelle ou ressentie, de pouvoir en parler autour de soi. Parce qu'il y a encore une vraie difficulté dans notre société aujourd'hui à parler de la mort, du deuil, de ses absents. J'ai réalisé l'urgence qu'il y avait à créer des espaces collectifs et individuels pour aborder ces sujets.”

Il y a aussi une expérience plus intime. Des deuils personnels marqués par des cérémonies qui ne ressemblaient pas aux défunts, ou qui n'ont pas eu lieu du tout. La période du Covid, avec ses obsèques bâclées ou inexistantes. Autant de moments qui ont rendu évidente, pour elle, l'importance de ce temps-là dans le parcours de deuil.

“Concernant le métier de célébrante, ce sont vraiment des expériences personnelles qui m'ont fait comprendre à quel point les cérémonies étaient importantes dans le parcours de deuil qui allait suivre et qu'il fallait les investir.”

C'est ainsi qu'est née Attraversiamo, un mot italien, la langue de ses ancêtres, qui signifie “traversons”.

Deux rôles distincts, un même engagement

Aurore exerce deux activités complémentaires qu'il est utile de distinguer.

En tant que célébrante funéraire laïque, elle accompagne les familles dans la création et l'animation de cérémonies funéraires, en lien avec les pompes funèbres, mais en prenant le temps d'un long entretien pour apprendre à connaître l'être aimé et co-construire une cérémonie qui fasse sens : textes, musiques, gestes rituels, choix du lieu. La cérémonie peut se tenir en complément d'une cérémonie religieuse ou à sa place, prendre la forme d'une dispersion des cendres ou d'une commémoration.

En tant qu'accompagnante du deuil, elle est présente après les obsèques quand le monde a repris son cours et que la famille reste avec sa perte. Les séances se déroulent en visio, à domicile ou en extérieur, en individuel, en couple ou en famille, au rythme qui convient. Son accompagnement ne remplace pas un suivi médical ou psychologique lorsqu'il est nécessaire. Il propose un autre espace : celui de l’écoute, de l’expression et du lien.

“Je suis une professionnelle formée à l'accompagnement du deuil qui n'est ni coach, ni psychothérapeute. On est vraiment dans une relation d'aide basée sur l'écoute active et sur des médiations qui vont être adaptées à chaque séance, aux besoins immédiats de la personne. On peut passer par la parole, par l'écrit, par la créativité, par le mouvement.”

Un autre espace pour déposer son deuil

L’accompagnement proposé par Aurore ne vient pas remplacer l’entourage ou les professionnels de santé. Il vient ouvrir un espace différent.

“Vous pouvez tout me dire parce que je ne suis pas un de vos proches, donc vous n'avez pas peur de me faire mal, pas peur de m'inquiéter, pas peur que je vous juge. Je suis formée à la relation d'aide et à l'écoute active. Mais je suis surtout une professionnelle formée au deuil, qui connaît ces processus-là en détail, qui a l'habitude, mais qui sait aussi que chaque deuil est unique.”

C'est aussi la flexibilité. Pas de protocole figé : les médiations varient, parfois au cours d'une même séance.

Si on fait de l'accompagnement en présentiel, on peut faire une séance créative chez vous les jours où vous avez envie de rester dans votre bulle plutôt dans le silence, et faire une marche la fois suivante si vous ressentez le besoin de prendre l'air en parlant.”

Et c'est enfin une spécificité propre à la double casquette d'Aurore : la place que peuvent prendre les rituels dans l'accompagnement du deuil, si c'est le besoin de la famille, trouver un lieu pour se recueillir, identifier les gestes qui soutiennent dans le quotidien. Formée aux premiers secours en santé mentale, elle n'hésite pas non plus à orienter vers un médecin ou un psychologue quand cela lui semble nécessaire.

Ce que "rituel" veut dire vraiment

Le mot peut intimider. Évoquer quelque chose de solennel, de spirituel, de trop grand pour ce qu'on ressent. Aurore le reformule.

Un rituel, ça fait un peu peur comme mot. On a l'impression effectivement que c'est tout de suite quelque chose soit de très spirituel, soit de très grandiloquent, mais en fait non.”

‍Dans les cérémonies, le rituel est un rite de passage : il permet de se séparer, de dire au revoir en donnant forme à ce moment. Dans le quotidien, il remplit une autre fonction : entretenir une relation avec l'être aimé, lui trouver une place dans la vie de tous les jours.

“Dans notre société, on nous pousse à croire que quand les personnes ne sont plus là, on ne devrait pas entretenir de relation avec elles. Alors qu'en réalité, le deuil c'est d'apprendre à construire une relation qui n'est plus une relation dans le monde physique, mais une relation intérieure, qui nous apaise, qui nous fait du bien, qui nous permet de rester connecté à cette personne que l'on aime. Parce que même si elle n'est plus là, l'amour que l'on a pour elle est toujours réel et présent.”

Pour aller plus loin : Deuil périnatal, tu as le droit de continuer à penser à ton bébé.

‍Les exemples qu'elle donne sont concrets, accessibles. Déposer quelques sprays du parfum d’un parent avant la fermeture du cercueil. Distribuer des coquillages pendant la cérémonie, parce que les cendres seront dispersées dans l'océan, et que les coquillages ont alors plus de sens que des roses, et que chacun en garde un comme talisman. Faire passer une comptine pendant la cérémonie, une comptine chantée pendant les quelques heures de vie d'un bébé. Et dans le quotidien : chercher l'étoile du berger quand on ferme les volets le soir, et avoir une pensée.

“Les rituels que je trouve intéressants, ce sont ceux qui passent par les sens.”

Elle pointe aussi ce que les proches font parfois sans le dire : ils ont peur que les rituels entretiennent la douleur. Aurore renverse cette idée.

“Les rituels du quotidien, nos proches peuvent nous dire qu'ils sont malsains parce qu'ils ont peur que les rituels entretiennent notre douleur, alors qu'en fait ils peuvent vraiment aider à l'apaiser en donnant une place à cet être cher dans votre vie matérielle.”

Rituel seul, à deux, ou avec tous, aucune obligation

Un rituel n'a pas besoin d'être collectif pour avoir du sens. Il peut être vécu à plusieurs, à deux, ou complètement seul.

“Il n'y a vraiment aucune obligation dans le rituel. Si vous avez un rituel anniversaire à une date précise, c'est en fonction de vos besoins sur le moment. Si le besoin est d'honorer la personne en rassemblant autour de son souvenir, vous pouvez le faire avec du monde, et si votre besoin l'année suivante c'est juste de vous recueillir dans le calme, vous pouvez le faire seul. Ce que je dirais, c'est vraiment de vous écouter, parce que le rituel il a du sens à partir du moment où il en a pour vous.”

‍ ‍Des rituels pour les pertes que la société reconnaît peu

‍Pour les pertes périnatales, Aurore évoque des gestes qu'elle a vus mettre en place et qui font sens pour elle.

Choisir deux tenues identiques pour l'enfant : l'une portée jusqu'à la fermeture du cercueil, récupérée ensuite par les parents, elle garde l'odeur. L'autre remise par les personnes qui s'occupent de lui. Acheter une peluche en double : une placée auprès de l'enfant, une gardée par les parents.

“On est vraiment dans l'idée du rituel qui crée du lien entre la famille et l'enfant, de trouver des manières de le faire exister dans le monde physique, parce que c'est ce que la société a du mal à faire, il me semble.”

Et pour celles et ceux qui n'ont pas de lieu de sépulture, par exemple parce que la grossesse a été interrompue avant le délai légal pour qu'il y ait de véritables obsèques ou qui ressentent le besoin d'un endroit supplémentaire : trouver un lieu qui fait sens dans son histoire avec l'enfant. Un endroit où on a célébré cette grossesse. Un endroit où on s'était projeté l'emmener.

‍“L'idée est de choisir un lieu dans lequel on se sent bien, dans lequel on a vécu ou projeté des moments de joie avec cet enfant.”

Dans le deuil périnatal, ces gestes peuvent avoir une place particulière : parce qu’il existe parfois peu de souvenirs visibles, peu de moments partagés, peu de traces reconnues par l’extérieur.

Et si on n'est pas prêt·e ?

Aurore est claire là-dessus : il n'y a aucune obligation. Un rituel ne dit rien de l'amour qu'on a pour son enfant.

“Ne vous forcez pas. Il faut que ça ait du sens pour vous, il n'y a aucune obligation à avoir un rituel, que ce soit au moment de la cérémonie ou plus tard dans le quotidien, ça ne dit rien de votre relation à votre enfant. Au moment de la préparation de la cérémonie, on n'a pas forcément les ressources nécessaires pour réfléchir à un rituel qui fait vraiment sens pour nous si on n'est pas accompagné pour, et ce n'est pas grave. La cérémonie n'est pas ratée pour autant et vous aurez l'occasion si vous en avez besoin de le faire plus tard. C'est notamment à cela que peuvent servir les cérémonies commémoratives.”

Et pour celles et ceux qui sentent que quelque chose manque, mais ne savent pas quoi : observer ce qui est déjà là.

“Est-ce qu'il y a déjà des choses, des moments ou des lieux qui vous font penser encore plus fort à votre enfant ? Est-ce qu'il y a des choses qui vous font penser à votre enfant avec un tout petit peu moins de douleur que d'autres ? Des rituels, on en fait tout le temps au fond, et peut-être que vous en avez déjà dont vous n'avez pas conscience. Donc si vous ressentez le besoin de les matérialiser, de les conscientiser, écoutez-vous et ça viendra.”

Retrouver Aurore

https://www.attraversiamo.fr/

instagram : @aurore.attraversiamo

Ce que Rose Care propose

Traverser un deuil périnatal, c'est souvent naviguer sans repères dans un territoire que personne autour de soi ne connaît vraiment. Rose Care rassemble des ressources, des témoignages et des regards de professionnel·les pour que tu ne traverses pas ça seul·e.

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