Rita, après trois pertes consécutives : “je ne me suis jamais sentie totalement seule”

Rita a 33 ans. Elle fait partie du 1 % des femmes qui ont vécu trois arrêts naturels de grossesse consécutifs, à des stades précoces. Elle est aujourd'hui enceinte de sept mois et demi. Elle a accepté de raconter ce parcours — la joie du début, la répétition des pertes, ce que le corps et le temps font à une femme, et ce qui, malgré tout, l'a maintenue debout.

Avant la perte : une certitude existentielle

L'expression est certainement galvaudée, mais ce test positif le 15 septembre 2023 était le plus beau cadeau de ma vie.

Pour ce que cela veut dire, j'ai toujours eu l'impression d'être une mère, qui n'avait juste pas encore d'enfant. Aussi longtemps que je m'en souvienne, cela a toujours été un désir simple et net. Une vérité existentielle pure qui n'était secouée d'aucune question.

Pourtant, j'ai passé la vingtaine à attendre le bon moment qui n'arrivait pas. Le monde aussi, avec ses interrogations et ses inquiétudes a teinté ce qui me semblait être inquestionnable, grignotant les années : est-ce bien raisonnable de mettre un enfant au monde ? quel monde en héritage ?

Alors, ce 15 septembre là, fraîchement trentenaire, j'ai pleuré de joie en me disant “enfin, te voilà”. Nous avons passé les semaines suivantes, à finaliser les préparatifs de notre mariage, le cœur tout rempli de ce bonheur.

De nature un peu inquiète, je me souviens avoir quand même demandé à la gynécologue : “au fait, quels sont les risques de ne pas voir la grossesse à terme ?” Elle avait dit qu'il ne fallait pas penser à mal, que tout irait bien.

Trois fois la même annonce

La difficulté de l'expérience vient de sa répétition fatale.

Par trois fois, une échographie de datation et les voix de différentes sages-femmes m'ont annoncé la même sentence : “je suis désolée : il n'y a pas de cœur à l'image, madame.” La vie se retirait de moi à chaque fois en silence.

Ce que personne autour de moi ne voyait

Le plus dur pour moi, c'était la distorsion du temps suite à ces événements : une accélération et puis le grand et long silence qui s'installe.

À peine le temps de comprendre, qu'il faut penser au “protocole d'expulsion”, curetage ou médicamenteux. Chercher des informations sur Internet pour s'informer et ne trouver des informations qu'en lien avec l'IVG. Laisser ses graines d'amour et tous ses espoirs partir en quelques contractions ou un passage en ambulatoire. Tout ça en moins de 72h.

Et ensuite, la douleur physique qui s'estompe si vite, le retour au travail, le quotidien qui reprend, les proches qui ne savent pas quoi dire ou ne veulent pas causer plus de douleurs alors on passe vite aux sujets habituels, comme si rien n'avait changé. Et au milieu de tout ça, faire son deuil à deux.

Ce que les pertes ont changé en moi

Après ça, mon corps qui me semblait être un allié qui ne m'avait plutôt jamais fait défaut jusqu'ici, est devenu une machine incompréhensible.

Surtout parce que les causes de ces multiples arrêts sont restées largement inexpliquées. Malgré les tests en batterie, aucune cause critique n'a été trouvée. Aucune explication médicale rassurante qui justifierait notre malheur. Personne en capacité de dire pourquoi.

Mes émotions se sont tannées. Il y a depuis toujours de la réserve dans mes intensités de joie. Les tests de grossesse positifs ne peuvent plus revêtir ce goût d'absolu après tout ça. J'accueille tout avec plus de circonspection, tristesse ou joie. Et en même temps, je savoure tout au présent. C'est un mélange amer et doux à la fois.

Ce qui a manqué, et ce qui a suffi

Une réponse médicale à pourquoi ça m'arrive… Mais ça, il a fallu accepter que même la médecine était à court. Une fois cette situation acceptée, je dois dire que j'ai eu l'impression d'être entourée, d'avoir de la ressource autour de moi. Je me sens chanceuse, quand j'y pense.

Ce qui m'a permis de ne pas me noyer

Je crois pouvoir imputer à quelques détails et plusieurs personnes, le fait de ne pas m'être noyée malgré les vagues.

Le témoignage d'une connaissance alors fraîchement rencontrée mais qui avait osé parlé de sa fausse couche récente avec moi, quelques mois avant. L'accompagnement pudique, professionnel mais compatissant, de chaque soignant croisé. La présence indéfectible de mon mari qui a tout accueilli de ma peine, en traversant ses propres deuils. Le dialogue que j'ai instauré avec Dieu aussi.

Malgré les chutes et les rechutes, la douleur et l'incompréhension, je ne me suis jamais sentie totalement seule, ni abandonnée, je crois. En y réfléchissant, c'est ce qui fait la différence.

Aujourd'hui : vivre avec, et continuer

Il m'arrive de les pleurer encore. Parfois d'avoir le vertige en pensant à ce que la vie aurait pu être avec eux, si les choses s'étaient passées autrement. J'ai toutefois compris que mes capacités à spéculer ne servaient pas, alors je ne me laisse pas trop aller à mon imagination.

Au lieu de cela, j'essaye de prendre chaque jour comme une occasion de célébrer la vie. Pour mes 3 enfants-espoirs qui ne verront pas le monde, j'essaye d'honorer les vivants chaque jour. Et parmi eux, leur frère qui j'espère verra la lumière cet été. Pour lui, je serai une mère tout autre que celle que j'aurais été sans ce parcours.

Je suis enceinte de 7 mois et demi. Je mesure ma chance à chaque semaine qui passe. J'ai peur et je patiente avec sérénité, tout à la fois. Je m'émerveille, et tente de me souvenir de cet émerveillement à chaque nuit trop courte, à chaque douleur sciatique, à chaque nausée.

Aujourd'hui, ce parcours, c'est l'expérience la plus sensible de ma finitude et de ma puissance. Je veux en retenir l'amour pour les vies éteintes trop tôt, pour mon mari, pour tous ceux et celles qui m'ont aidé sur le chemin, pour toutes celles qui vivront la même chose et trouveront peut-être ici, je l'espère, un peu de baume et un peu d'espoir.

 
Précédent
Précédent

Deuil périnatal : tu as le droit de continuer à penser à ton bébé

Suivant
Suivant

Melissa : “On n'oublie jamais un enfant, même lorsque sa vie n'a duré qu'un souffle”