Maud : “Ces trois petits débuts de vie font partie de moi”
Maud avait 27 ans lors de sa première grossesse, en novembre 2019. En moins d'un an, elle vit trois pertes de grossesse successives, en grande partie pendant le confinement. Elle accouche de son fils en mai 2021, puis de sa fille deux ans plus tard. Elle raconte ici ces grossesses, ces pertes, et ce qu'elles ont laissé en elle.
Tomber enceinte, perdre, et recommencer
Je tombe enceinte pour la première fois en novembre 2019, à 27 ans, en voyage de noces. Une grossesse très désirée et attendue, découverte avec beaucoup de joie mais aussi, déjà, dans l'inquiétude que tout s'arrête. J'apprends ma fausse couche seulement une semaine après mon test de grossesse positif. Je ressens une grande tristesse malgré la précocité de la perte, et vis tout cela seule avec mon mari, dans les musées et aéroports à l'autre bout du monde. “Ça ne peut pas être à moi que ça arrive !” c'est comme si je vivais une histoire qui n'était pas la mienne.
Je retombe enceinte dès le cycle suivant et « sais » immédiatement que je suis enceinte. Je n'ose pas me réjouir mais les jours passent et je me rassure en me disant que la foudre ne frappe pas deux fois au même endroit. Avec l'échographie de datation, je me projette enfin, soulagée. Mais de légers saignements arrivent et, quelques jours plus tard, à 9 SA, j'apprends que la grossesse s'est arrêtée. Je suis seule dans le cabinet de la gynécologue et totalement abasourdie, en pleurs, choquée. “Pas deux fois de suite, ce n'est pas possible !” J'ai le sentiment que mon monde s'écroule.
Je découvre que l'embryon a cessé de se développer juste après l'échographie de datation, et que la grossesse ne s'évacue pas. C'est un sentiment de honte qui m'envahit – celle de n'avoir pas réussi à faire tenir ma grossesse, et celle de m'être pensée enceinte alors que tout s'était déjà arrêté. À l'hôpital, je refuse le curetage. S'ensuivent deux longs mois ponctués de prises de médicaments, d'échographies de contrôle et d'épisodes physiquement et psychologiquement impressionnants où je perds ma grossesse en plusieurs phases, à la maison. J'ai l'impression que ça n'en finit pas, c'est si long ! C'est une période traumatisante, très douloureuse et solitaire, en plein Covid. Je saigne non stop, me sens vide et pleure beaucoup.
À plusieurs reprises, je ressens un décalage dans les salles d'attente avec les autres femmes – la joie et l'effervescence d'une naissance imminente côtoient la peine et le vide d'une grossesse arrêtée. Des ventres ronds, des ventres vides.
Avec mon mari, nous ne parlons presque pas autour de nous de ce que nous vivons. On traverse ça à deux – on veut se protéger, et c'est le confinement. Ça nous rapproche et nous rend plus solides.
Je retombe enceinte pour la troisième fois, puis perds de nouveau la grossesse. Je vis plus facilement cette perte car j'obtiens le “sésame” (3 pertes de grossesses et pas moins !) pour enfin bénéficier d'investigations à l'hôpital.
Mais dès le cycle suivant, en août 2020, je suis enceinte. Encore. J'avance à tâtons, angoissée et un peu étourdie par cet enchaînement de tests positifs et de pertes, mais toujours avec une lueur d'espoir. Je fais mon échographie de datation le jour du rendez-vous “fertilité” initialement prévu en septembre – là, un tout petit cœur bat. Je peine à croire en cette grossesse et le premier trimestre est très angoissant, d'autant plus qu'il est ponctué de légers saignements. Finalement, ce bébé s'accroche. Le reste de la grossesse se passe bien et j'accouche en mai 2021, à 29 ans, de mon petit garçon. Il a un prénom qui signifie “soleil”, une signification liée au chemin qui a mené à lui.
Ce qui était le plus dur, et que personne ne voyait
Avec ces trois fausses couches à répétition, j'ai trouvé difficile d'avoir le sentiment d'un corps défaillant, qui donne souvent la vie mais la transforme très vite en mort. L'incompréhension est pesante : pourquoi mes grossesses n'évoluent pas ? Qu'est-ce que je fais de mal ? Est-ce parce que je suis trop angoissée ? etc. Avec les pertes de grossesse précoces, on pourrait nous laisser penser que “ce n'est pas si grave”. On parle d'ailleurs de “fausse couche”. Tout se vit en sous-marin : pas de ventre rond, on ne sent pas ce bébé dont on ne sait presque rien. Pourtant, la douleur est bien là. Et même si l'embryon est tout petit, on a déjà entendu son cœur, on a projeté sur lui tant de rêves et d'espoirs, on a déjà changé notre alimentation pour le protéger, on a déjà cette identité de future maman…
Ce qu'un test positif ne veut plus dire
J'ai dû faire le deuil d'une grossesse sereine et de la découverte de grossesse remplie de joie. Un test de grossesse positif ne signifie plus du tout pour moi la naissance future d'un bébé. J'ai tout de suite perdu en insouciance et en légèreté, l'angoisse était tout le temps là. Je n'osais plus me réjouir. Mais si elle s'atténue lorsque, enceinte, je sens mon bébé bouger, la peur de la perte reste présente en sourdine et ressurgit à chaque pépin.
Ce qui a manqué : de l'écoute, du temps, de la délicatesse
Un sentiment marquant face aux arrêts de grossesses à répétition a été la solitude. J'ai trouvé injuste de devoir en vivre trois successifs pour enfin être prise au sérieux par le corps médical. Intellectuellement je le comprenais, mais émotionnellement je me sentais livrée à moi-même (avec mon mari), jetée dans l'arène… et “advienne que pourra”. Même si la majorité des professionnels a été compréhensive, certains ont eu un discours blessant (“plusieurs fausses couches, c'est banal”, “vous faites vos tests trop tôt”, “mais vous ne vous étiez pas rendue compte que la grossesse s'était arrêtée ?”…), ou n'ont pas pris le temps de poser un cadre correct (plusieurs comptes-rendus médicaux livrés à la hâte dans le couloir donnant sur une salle d'attente remplie…). Il y a beaucoup de délicatesse, de temps et d'écoute qui sont nécessaires dans ces cas-là.
Ce qui m'a permis de tenir
Ce qui m'a permis d'avoir de l'élan pour continuer les essais et tenir durant ces mois difficiles, c'était le besoin de quitter cette noirceur, de dépasser la tristesse et le sentiment d'échec – au bout, je savais qu'il y aurait de la lumière. Avec mon mari, on avait envie que ça marche, on se soutenait et on faisait équipe, et ça a été notre force. Même si nous vivons les choses différemment, j'ai senti que notre couple était solide pour traverser ça. Le fait de déposer petit à petit mon histoire et d'avoir une véritable écoute par des professionnels et des amis soutenants, l'écrire, m'a fait beaucoup de bien et m'a allégée émotionnellement.
Où j'en suis aujourd'hui
Avec le temps, l'aide de professionnels (psychologue et sages-femmes…) et la naissance de mes deux enfants, le vécu lié à tout cela s'est adouci – l'empreinte en moi est indélébile, ces trois petits débuts de vie font partie de moi, mais la douleur n'est plus du tout la même. La naissance de mon fils, puis celle de ma fille deux ans plus tard dès le premier cycle du premier essai bébé (miraculeusement), m'ont apaisée. Aussi, accoucher physiologiquement de ma fille a été réparateur : ça m'a redonné confiance et fierté dans mon corps que j'avais tant trouvé défaillant.
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