Tiffany, “dans sa très courte existence, Tom n'a connu que l'amour”.
Après neuf ans d'attente et trois ans de PMA, Tiffany a perdu son fils Tom à 36 + 4 SA, en mai 2026, des suites d'une bride amniotique, une cause rarissime. Elle raconte l'annonce, les jours qui ont suivi, et ce qui, depuis, l'aide à tenir.
Une grossesse tant attendue, difficile à vivre
J'avais tellement hâte de vivre cette grossesse. Et pourtant, malgré l'excitation à l'idée d'avoir enfin mon bébé, je l'ai très mal vécue. J'ai été malade pratiquement tout le long (nausées, chutes de tension à répétition, épuisement, insomnies, douleurs ligamentaires...).
J'avais la sensation de ne plus être maîtresse de ma tête, de mes pensées, ni de mon corps, c'était très déstabilisant. Je ne m'attendais pas à être autant à côté de mes pompes. Je culpabilise d'autant plus de ne pas avoir apprécié ma grossesse vu comment les choses se sont passées.
Le silence du monitoring
Nous nous sommes rendus aux urgences de la maternité car Tom ne bougeait plus depuis quelques heures. La sage-femme présente m'a posé le monitoring. J'en avais fait plusieurs tout au long de ma grossesse et là, ce silence assourdissant. J'avais déjà compris, mais je pense que j'étais dans le déni complet. C'était impossible pour moi qu'une chose pareille arrive à ce terme-là. Pas à nous, pas après cette longue bataille qu'on a menée pour avoir enfin notre bébé.
Et la gynéco est arrivée. Elle nous a fait une écho et nous a dit avec beaucoup de douceur qu'il n'y avait malheureusement plus de rythme cardiaque. J'ai eu une sensation de vide abyssal. De tomber indéfiniment. Cette sensation réelle que le sol se dérobe sous vos pieds. Tout est devenu noir. J'étais sous le choc. Je me suis sentie anesthésiée de tout. Je pensais juste à mon bébé mort et à cette vie à trois qu'on avait tant rêvée qui s'effondrait.
Je ne sais plus ce qu'on nous a dit ensuite, je n'entendais plus rien. Et on s'est effondrés, mon mari et moi. On s'est dit tout de suite qu'on allait surmonter cette horrible épreuve. Je me suis dit que j'avais dû faire quelque chose qui avait provoqué ce drame. Je me suis refait immédiatement le film des derniers jours, des dernières heures en boucle pour essayer de comprendre l'incompréhensible. Je me suis demandée s'il avait souffert et, si c'était le cas, comment j'avais fait pour ne pas m'en rendre compte. J'étais horrifiée de ce qui se passait.
Les jours qui ont suivi l'annonce
On m'a hospitalisée pour la nuit. Il fallait attendre le médecin le lendemain pour savoir comment les choses allaient se passer ensuite. Je crois qu'on m'a donné un cachet pour me détendre et dormir un peu. J'espérais encore que j'allais me réveiller et que c'était un cauchemar.
J'ai été incapable de toucher mon ventre entre le moment où on a appris que Tom n'était plus, et le moment où j'ai accouché. C'était infernal de savoir que notre fils, qu'on aimait tellement et qu'on attendait depuis si longtemps, était dans mon ventre, mort. J'ai eu l'impression que le monde s'arrêtait de tourner.
Nous avons appris le lendemain que l'accouchement serait déclenché trois jours après. Cette sensation abjecte de sentir le poids de son bébé mort dans son ventre, c'est d'une violence indicible. J'en ai encore des nausées quand j'y repense. Je voulais qu'on le sorte de là le plus vite possible, qu'on le libère de mon corps qui était devenu son cercueil.
J'ai fait un black-out complet de ces quelques jours d'enfer à la maison. Je n'ai aucun souvenir de ce que j'ai fait ni de ce qu'il s'est passé. Juste le vide.
Ce qui a changé, dans mon corps et dans mon regard sur le monde
Mon corps s'est incroyablement bien remis de l'accouchement. Tout a repris sa place très rapidement. C'était plutôt déstabilisant, mon corps s'est remis de suite mais ma tête était bloquée à ce 17 mai. Et presque trois semaines après l'accouchement, j'ai eu des montées de lait. Ça m'a foutu une claque, surtout que médicalement je n'étais pas censée pouvoir allaiter.
Tout était compliqué. Devoir être à nouveau dans un quotidien à deux, alors qu'on avait tellement hâte de vivre un nouveau quotidien à trois. J'avais l'impression d'un retour en arrière. J'avais la sensation que j'étais devenue le fantôme de moi-même. J'avais cette sensation de n'être qu'un tombeau. Je ne voyais et ne vois toujours que de façon binaire : la vie ou la mort. Plus rien n'est léger.
On parle de perte d'insouciance et c'est exactement ça. J'ai peur que mon mari meure dans un accident en allant chercher une baguette de pain, j'ai peur que mes proches meurent d'un problème médical soudain, j'ai peur que mes chiennes se fassent écraser par une voiture. Tout n'est qu'angoisse de mort. Je me dis maintenant que ça n'arrive pas qu'aux autres.
Je ne supporte pas trop de sortir de chez moi. Avoir à se confronter à un monde qui a continué de tourner sans Tom, c'est extrêmement violent. J'en veux presque à tout le monde de continuer sa vie alors que la nôtre s'est arrêtée nette.
J'ai lu quelque part sur les réseaux qu'un deuil c'était comme si nos vies avançaient sur une autoroute. Tout le monde avance dans son existence. Et quand un deuil terrible survient, on se retrouve d'un coup sur un itinéraire bis, on prend une sortie bouchée. Et on n'avance plus. On regarde les autres avancer sur l'autoroute de leur existence. Et on reste là, immobile, bloqué.
Je me retrouve aussi à avoir un besoin de contrôler ce que je peux contrôler. Je range, je trie, je nettoie. Ça m'occupe la tête et les mains. J'ai l'impression qu'en rangeant mon espace de vie, je range un peu ma tête aussi.
Ce qui a manqué, et que personne n'a su offrir
J'aurais aimé qu'on me propose de couper une mèche de cheveux de mon fils. Nous n'avons que ses empreintes et mon mari a fait quelques photos. Mais nous n'avons rien de réellement palpable. Nous étions tellement terrassés par la douleur que nous n'y avons pas pensé.
J'aurais aimé que, d'un point de vue administratif, les choses soient davantage gérées par l'hôpital ou une assistante sociale. On est accablé par la douleur quand on est confronté à une telle épreuve et toute cette paperasse à gérer en plus, ça pèse énormément.
J'aurais aimé qu'un courrier d'information soit envoyé à mon employeur pour les informer de mes droits. Et également leur parler de comment accompagner le retour au travail d'un employé qui traverse un deuil périnatal. C'est infiniment lourd d'avoir à batailler avec son employeur pour faire valoir ses droits dans une situation pareille. Il y a certains mots maladroits qui ont été employés, qui trahissent un manque d'empathie flagrant et nous enfoncent un peu plus dans la solitude et dans la minimisation de ce qu'on vit.
J'aurais aimé qu'il y ait un groupe de parole physique dans ma ville, qui soit encadré peut-être par une psychologue spécialisée.
Ce qui a permis de tenir
J'ai eu besoin de lire des témoignages de personnes qui vivent le même drame. J'ai été sur le forum de la petite Émilie. J'échange énormément sur un groupe Facebook dédié au deuil périnatal. J'ai participé à un café rencontre en visio via l'association Agapa. Nous avons un groupe WhatsApp avec les mamanges présentes et c'est un réel réconfort de parler avec des personnes qui comprennent profondément ce qu'on traverse. On peut en parler à nos proches, mais ils ne peuvent pas tout comprendre et sont parfois très maladroits dans leur manière de vouloir nous soutenir.
Mon mari est exceptionnel, sans lui je n'aurais jamais survécu à un truc pareil.
J'ai eu l'occasion de revoir plusieurs fois la gynécologue qui nous a annoncé le pire aux urgences. Ça me fait toujours beaucoup de bien de la revoir, malgré la manière dont nos vies se sont croisées.
J'étais enceinte de huit mois quand on s'est marié, donc je suis sur toutes les photos de mariage avec mon énorme ventre rempli de lui. Ça m'apaise de savoir qu'il était là ce jour-là et qu'on a immortalisé ces moments.
Mon mari m'a dit une phrase qui m'a fait beaucoup de bien : c'est que dans sa très courte existence, Tom n'avait connu que l'amour dans mon ventre. Ça m'apaise un peu aussi.
Aujourd'hui, entre vide et tendresse
Aujourd'hui je ne peux pas dire que ça va bien, mais ça va parfois mieux. Il y a des moments dans la journée qui restent difficiles (quand je vais me coucher, car c'est le moment de la journée où Tom était le plus actif, quand je prends ma douche, car à chaque fois il bougeait aussi beaucoup). J'ai cette sensation très souvent où d'un seul coup je me sens vide, au sens propre comme au figuré. Vide de lui dans mon ventre, vide de lui dans mes bras et vide des moments qu'on aurait dû vivre tous les trois.
Il y a encore des moments où je m'effondre, il suffit que je vois une pub de couches à la télé, que j'entende un bébé qui pleure dans le lotissement, ou que je croise une poussette. Ce qui change aussi, c'est que j'arrive de plus en plus à penser à lui avec énormément de tendresse et moins avec de la tristesse.
On essaie de se tourner vers le futur, on rêve d'un petit frère ou d'une petite sœur pour Tom. Nous repartons en PMA et espérons un transfert d'embryon dans les prochains mois, avec un résultat positif et un bébé en vie pour éclairer notre ciel si gris.